Décamérêver les flics en blancs La Zone du Dehors - Volte / Norme - En Construction
actu




PrÉsentation du roman

À Cerclon, colonie modèle installée sur un satellite de Saturne, vivent 7 millions d’exilés d’une Terre
presqu’anéantie par les guerres. Dans cette société utopique qui veut réaliser concrètement l’égalité
des chances et la fluidité de la démocratie d’opinion, on travaille peu, on se distrait beaucoup, un bon tiers
de la population est payé « pour être agréable aux autres », le confort et le niveau technique font mieux
que moderne, les multinationales, se nomment Défordre. La paix sociale est scellée par un classement
généralisé des personnalités, des efforts civiques et des talents, réputé modèle de transparence,
censé assurer l’allocation optimale des rôles sociaux, des emplois, des rémunérations. Les places
de ce classement, les identités mêmes sont remises en jeu tous les deux ans, occasion d’une période
d’instabilité organisée, suivie de grandes fêtes qui cimentent la société. La surveillance est totale,
préventive, discrète. Insidieusement, l’artificialisation du milieu et des modes de vie envahit les corps,
manipule les émotions, neutralise en douceur les énergies.

Comment provoquer le sursaut, réveiller la vitalité de l’être ? Seule une poignée d’opposants ressent
les risques pour l’humain, se ressource dans la dureté et la liberté du Dehors, revendique, essaie de
promouvoir, une vie adulte, autonome et responsable. Ses membres recherchent difficilement les voies
de la résistance. Au moment où s’ouvre le récit, un groupe de militants décide de franchir le pas
de la violence symbolique, ce qui permet à un pouvoir cynique et efficace de les rejeter sans appel dans
l’enfer du terrorisme . La normalisation ne peut manquer de s’imposer, à moins que…

Une narration haletante, des personnages à la fois idéaux-typiques, et présents, vivants, complexes,
et plus encore le monde imaginé par Alain Damasio très fouillé, très cohérent, complètement crédible font
de cette épopée radicalement humaniste et exigeante une parabole des risques de dérives de la démocratie,
dans un écho convaincant à l’actualité. Un livre de plaisir et d’indignation, d’enthousiasme et de fine
pédagogie sur ce qui fait société..

 

Argumentaire

En quoi la Zone interroge-t-elle la société et la politique ?

Sous la forme d’un roman populaire, sous le prétexte de l’anticipation et du déplacement dans un ailleurs
spatial et temporel, nous sommes en présence d’un conte philosophique contre-utopique qui pose le problème
de l’organisation de la société et du contrôle démocratique de celle-ci, et de la société sur ses citoyens.
Après les grandes œuvres du genre comme « 1984 » de George Orwell, «Le Meilleur des Mondes »
d’Aldous Huxley, ou « Les dépossédés » d’Ursula Le Guin, qui illustraient de différentes manières
les interrogations sur l’évolution de la société technicienne et les penchants dictatoriaux de la démocratie, il y a place aujourd’hui pour des paraboles plus spécifiques à la période et au pays dans lesquels nous nous trouvons. C’est le cas de « la Zone » qui s’adresse à des problèmes ressentis, illustrés, documentés dans l’Union Européenne et notamment la France de 2007.

L’évolution de la société et de la politique en Europe de l’Ouest s’oriente progressivement, et insidieusement, vers le contrôle. Il n’y a plus de condamnation à mort par un tribunal en Europe de l’Ouest, et la survivance de cette pratique aux Etats Unis ou en Chine nous donne des occasions de bonne conscience. Mais pour autant, le « surveiller et punir » progresse de manière manifeste ou insidieuse.
• Manifeste par la banalisation du discours et des pratiques répressives vis à vis des étrangers ou des déviants, alors que tous les professionnels ou militants associatifs formés à la « vieille école » de la prévention survivent difficilement, avec des moyens comptés, et à contre-courant d’une opinion qui veut de la « morale » simple et rétributive.
• Mais aussi de manière beaucoup plus insidieuse. L’une des dernières mesures est le « dépistage » des potentialités de déviance de l’enfant à naître, par un entretien obligatoire de la femme enceinte au 4e mois de la grossesse. De même, on peut citer la progression des prescriptions de Ritaline aux écoliers agités, le soutien public aux psycothérapies comportementales et l’acharnement de leurs partisans à déboulonner la psychanalyse, les progrès tous azimuths de l’évaluation, y compris au cœur des mécanismes financiers de l’Etat.

Il serait intéressant de comparer les budgets consacrés…
• d’une part, à la « réponse technique » comme par exemple, à la procréation assistée, la médication en général, les thérapies comportementales, au « dépistage précoce » (tout un programme) de l’hyperactivité,
• d’autre part, à ces réponses sociales qui ne s’adressent pas à des symptômes mais à des personnes, et à des personnes en société, comme les budgets de associations de prévention ou d’éducation populaire, la psychanalyse et l’ensemble des pyschothérapies par la parole et le lien.

Dans ce contexte, La Zone du Dehors est une parabole très aboutie de ce que peut produire le contrôle social. Elle pose aussi le problème de l’application à la politique des méthodes de gestion de l’économie de marché, de cette manipulation subtile des forces et des flux qui permet de « gouverner juste assez », en laissant à la démocratie toutes ses paillettes et encore plus.

Elle montre une société où les sondages d’opinion (renommés Etudes d’Impaffect) ont totalement achevé de remplacer le débat d’idées

Où on peut condamner un homme à mort en direct à la télé depuis son poste de télévision.

Une société tiraillée entre « culte de la performance et loi du moindre effort ».

Où l’évaluation généralisée des uns par les autres, par ses voisins, ses subordonnés, ses supérieurs, les membres de sa famille est à la base d’une hiérarchie et plus encore d’une identité sociale pour chacun, où chacun est au rang qui lui est assigné par cette évaluation, et n’a comme nom qu’un identifiant, une suite d’une à cinq lettres (« de A jusqu’à QZAAC ») On pense aux pratiques d’évaluation et de « mesure de la performance » qui se développent, tendant, comme le dit Jean-Claude Milner vers un « gouvernement des choses ». JC Milner rappelle aussi que le meilleur des évaluateurs est le médecin légiste, car il aboutit à des explications définitives. Dans le monde de Cerclon, les individus ne sont plus que les composantes d’une société entièrement expliquée par un Clastre qui en est à la fois le schéma fonctionnel et le ciment.

En quoi la Zone du Dehors interroge-t-elle l’action citoyenne ?

Il s’agit bien sûr de la confiscation du pouvoir par un Etat qui se cache derrière une démocratie au formalisme impeccable et qui a la prétention d'être entièrement transparent.

L’accent est mis sur le point de vue de l’individu qui lutte contre la résignation et la récupération. La problématique est large : comment accéder à l’information, à une vision globale, comment résister à la solitude, aux limites de l’action militante, à la tentation du désespoir et des dérives qu’elle entraîne. Et le pouvoir, comment pense-t-il, le pouvoir ? Quelle est notre responsabilité globale sur les dérives de la démocratie ?

On est bien sûr, dans les limites de la fiction qui vise à réveiller, à donner envie de penser par soi-même. Pas de manuel du militant, donc, mais un livre qui, à travers l’art du conteur, ne cesse de poser la question du débat, de l’accès au débat, du sursaut, réveil des citoyens.

De poser le problème de la manière dont une minorité à contre-courant peut se faire entendre, de l’appel aux consciences anesthésiées par les médias de masse et leur voyeurisme-compassion sirupeux.

Elle pose aussi la question de la technique, de son autonomie (Jacques Ellul)

Enfin, elle pose la question de l’espoir et du désespoir social, de la violence, du désir en politique, de la radicalité et de l’utopie ; elle rebat les cartes de la distinction weberienne entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, avec des accents dostoïevskiens qui renvoient à la « parabole du Grand inquisiteur » des Frères Karamazov.

Un livre d’éducateur, ambitieux pour ceux qui le lisent. Tous endormeurs sociaux, tous démagogues mielleux, tous petits chefs condescendants : s’abstenir…

Pourquoi la Zone peut-elle avoir un véritable impact durable sur le débat citoyen ?

Les littératures de l’imaginaire touchent un large public, notamment de jeunes.
Un roman a la capacité de fournir une pluralité de niveaux de lecture, de proposer des mythes modernes. On peut définir un mythe comme un récit symbolique, suffisamment complexe et cohérent pour jouir d’une vie propre, pour toucher l’affectif au delà de l’intelligence, pour vivre longuement dans la mémoire et les rêves. Un réservoir de métaphores et d’analogies que chacun peut s’approprier, mais comme vecteur de partage, d’enrichissement de la communication. C’est assurément le cas de la Zone du Dehors. En effet, le monde de Cerclon paraîtra familier dans sa cohérence et son étrangeté. Mais il prolonge des tendances actuelles, pousse des logiques déjà à l’œuvre dans leurs conséquences les plus redoutables.